Ma première fois

Première année à l’HAD. Une patiente chez qui nous allions seules (traduction,  pas en binôme)  pour la gestion d’une PCA (pompe auto-contrôlée) , des douleurs réfractaires, et beaucoup  d’ anxiété. Elle vivait seule, entourée de ses filles et d’amis. Elle avait un rapport affectif avec nous, nous posaient des questions personnelles, et j’avais du mal à garder une distance « thérapeutique ».  D’autant plus qu’elle me rappelait une de mes tantes, décédée brusquement quelques années auparavant, et de qui j’étais très proche. J’étais très (trop) investie dans cette prise en charge qui risquait de m’envahir, j’en étais consciente.

Cette femme aimait la musique, et je lui avais confié que j’étais musicienne. J’avais envie de faire quelque chose pour elle, qui souffrait physiquement et moralement. Je me suis demandé si jouer de la clarinette chez elle, pour elle, pourrait lui apporter un peu de réconfort, un petit moment de bonheur, voire une certain apaisement.

Lorsque je lui en ai parlé, elle a été ravie et a dit oui immédiatement, je ne pouvais plus reculer.

J’ai réfléchi aux morceaux qui seraient les mieux adaptés. Je pensais qu’il fallait des sons doux, pas trop aigus, dans la tessiture de la voix humaine. Mon objectif étant de créer un climat relaxant et apaisant.

J’ai choisi une Fantaisie de Schumann, un klezmer lent (shalom), un extrait du concerto de Mozart. Ces morceaux me permettaient de jouer sur le son, le volume (la clarinette est un instrument qui permet de produire des sons très piano, à peine audibles). Je ne savais pas trop pendant combien de temps j’allais jouer, il ne fallait pas que cela soit trop long, ni trop court. Ne pas la fatiguer ni l’ennuyer.

C’était un week end, une tournée plutôt calme , qui me permettait de prendre le temps. La patiente était plutôt en forme, pas de douleurs ce jour là. Ayant très peur du trou de mémoire, j’avais apporté mes partitions et mon pupitre. La patiente était seule chez elle et m’attendait. Après avoir fait les soins, je lui ai demandé de s’installer confortablement (elle était dans son lit), et de fermer les yeux si elle le souhaitait. Je me suis préparée. J’étais très émue. Mais pas l’ émotion que je ressens sur scène, avec gorge sèche et tremblement des mains (ça, c’est le trac). Non, c’était plutôt ce  que l’on ressent lorsqu’on fait un cadeau à quelqu’un, avec la peur que ce cadeau tombe à côté, et n’ait pas l’effet escompté.

Elle a fermé les yeux, j’ai commencé à jouer. Son un peu serré au début,  puis je me suis détendue, et j’ai joué de tout mon coeur, pour elle. En cherchant la douceur dans le son, comme une maman qui chanterait une berceuse pour apaiser son enfant.

Je n’ai pas joué très longtemps, pas plus de  15mn, elle était fatiguée. Lorsque je me suis arrêtée, le silence était palpable, je n’ai pas bougé, j’ai attendu. Elle a ouvert les yeux, et j’ai lu de la gratitude dans son regard. Elle a juste dit « merci ». Elle semblait détendue.

Ce moment m’a beaucoup touchée. D’abord parce que, étant d’un naturel plutôt réservé, je me découvrais capable de me livrer ainsi, via ma clarinette. Ensuite, parce que c’était un moment hors du temps de la maladie, une parenthèse plaisir et bien-être, pour elle comme pour moi.

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